13/02/2017


                                                                Human # 1

Il était 10h passé de quelques minutes quand je poussai la porte couleur amande qui était entrouverte.
La salle d'attente était assez peu garnie pour un lundi matin où souvent la souffrance est plus forte ce jour-là.
L'homme accepte peut-être moins la subordination inhérente à toute forme d'organisation sociale le premier jour de la semaine...
À ma gauche se trouvaient un homme et sa maman d'un âge certain. Par bienveillance, il me proposa immédiatement son aide pour m'asseoir, me voyant affublé de mes cannes et d'un équilibre qu'il dut juger, j'imagine assez relatif.
Je déclinai son invitation non par orgueil ou amour-propre qui m'interdirait d'accepter par bon sens une main tendue, le fait était que je pouvais simplement le faire. Je ne manquai pas cependant de le remercier chaleureusement de sa sollicitude.
En face de moi, un groupe de très jeunes enfants donnaient quelques sueurs froides à leurs parents qui à défaut de maîtriser le chaos ambiant semblaient prendre cette anarchie infantile avec une certaine ataraxie. 
Je pensai immédiatement un peu sarcastique certes, que l'adolescence ( ce phénomène est loin de m'être totalement inconnu... ) est somme toute pour la parentalité un moindre martyre.
Je sortis mon smartphone pour étendre ma lecture du moment.
Le duo, lui chuchotait tranquillement.
Bien qu'ils fussent plongés dans un conciliabule familial apparemment passionnant, ils ne manquèrent pas d'être tous comme moi estomaqués par la soudaine furie collective des tous jeunes enfants qui de concert nous gratifièrent d'un attentat sonore peu digeste.
De manière consciente ou pas à chaque âge, nous jouons de notre primauté, ils ne manquèrent pas de faire outrageusement honneur à leur rang !
De là à imaginer un complot savamment fomenté par ces chérubins... je laissai péricliter cette spéculation.

Cette singulière tranche de vie, nous donnâmes prétexte à engager la conversation.

L'universalité d'un sujet comme la famille fut le point de départ de notre petit entretien. Nous n'eûmes pas à disserter bien longtemps pour s'accorder sur le fait que là demeurait l'essentiel.
L'amour inconditionnel, le respect, les joies, mais aussi les peines, le stress et la peur émanant de la filiation, qu'elle fusse ascendante ou descendante est l'un des points d'encrages de notre humanité.
Nous convînmes des difficultés bien réelles auxquelles doit faire face une structure familiale de nos jours.
À l'évidence bien mise à mal par nos conditions de servitude ( plus ou moins consentie ) à la Sainte consommation globalisée qui creuse lentement mais implacablement nos propres tombes au profit d'un clan vampirique tellement heureux de se repaître de notre sang.
Mon interlocuteur et moi, qui traduisait en arabe à mesure à sa vieille maman nos propos d'altermondialo-gauchiste étions donc d'accord sur le constat.

J'osai questionner ses origines arabo-musulmanes.
La Tunisie était sa terre natale. Les traits marqués se son visage se firent plus durs.
Avec une amertume palpable, il railla le régime de Ben Ali et me fit part de son immense déception suite à la révolution de jasmin. Sa mère acquiesça d'un hochement de tête.
Nous digressâmes mécaniquement sur le feu qui ravage le (grand) moyen-orient depuis 2001, sans  procès d'intention ( il aurait été forcement partial, voire indicible ), mais juste un inventaire macabre et désolant...
Eût-il pu raisonnablement en être autrement ?

Malheureusement, ne pouvant conjurer le temps, la réalité de nos agendas, allait implacablement nous rattraper. La frustration m'envahit.
Si seul, j'avais été, mon juron favori résonnerait probablement encore dans ces lieux.
J'eus volontiers poursuivi notre passionnante discussion.
Mon esprit s'émancipa de son environnement quelques instants, pour papillonner vers quelques réflexions.

L'avarice des mots est une insulte au bon sens, une participation au nihilisme de l'intelligence collective.
Ils sont un des meilleurs générateurs et vecteurs d'idées, de partages et de compréhensions.
Nos sociétés sont malades et affadis par autant de maux qu'il existe d'épithètes pour les qualifier.
Libérer la pensée, l'enrichir, lui donner du temps pour appréhender et comprendre ne serait-ce qu'un peu mieux la complexité de notre monde fait de multiples altérités, serait peut-être un levier, une esquisse de solution à proposer sinon à envisager ?
Car l'ignorance de l'autre, ses différences, l'incompréhension de ses us, n'engendre-t-il pas la peur et l'obscurantisme comme autant de métastases qui rongent le cerveau de certains ?

La réponse semble évidente.

Revenant à des considérations moins philosophiques, je ne manquai pas de lui demander son accord pour que je le shoote. ( même chez le médecin, je prends mon APN...)
La concorde que nous venions de vivre m'ouvrit cette liberté.
Dans la salle d'attente, faisant fi des autres, je sortis mon Nikon et mitraillai mon sujet. Je lui demandai juste de ne pas sourire.
Je voulus absolument capturer cette mélancolie qui habitait le visage de mon modèle, lui donnant toute sa singularité.

Le minutage fut juste, quelques d'instants s'échurent quand mon ami du jour et sa maman nous quittèrent.
Un sourire et une franche poignée de main mirent sans nul doute fin à nos échanges.

Malgré cette sorte dépossession, je me satisfis de ce fragment de vie, une petite once de valeur ajoutée à notre d'humanité.

06/02/2017


               Fenêtre sur cour